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The AnthroGlobe Journal

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Francophonie et diversité linguistique: quel avenir pour le français en Afrique à l’ère de la mondialisation?

 

© Urbain Amoa

Ecole Normale Supérieure- Abidjan

First Posted: 20 November 2005

Avril 2000

Francophonie et langue. Faut-il de cette formulation déduire que le fondement de la francophonie est la langue ? Que la Francophonie n’aurait jamais existé si le tissu des occupants de l’espace dit, aujourd’hui, francophonie n’avait aucun bien en partage ? En partage ? Qui !Puisque si au fil du temps, JE finit par aimer ou par s’attacher d’une façon ou d’une autre à un objet que l’on lui impose ; si de surcroît JE admet que cette chose lui appartient en propre autant qu’à celui qui lui aura imposé ou offert cette chose, alors cette chose sera devenue sienne. Tel est, d’ailleurs, l’un des grands principes de l’autorité, ainsi que l’énonce Didérot dans l’Encyclopédie. (Tome 1, Article « Autorité politique », 1751).

Dans cet article, Didérot écrit :

« Quelquefois l’autorité qui s’établit par la violence change de nature ; c’est lorsqu’elle continue et se maintient du consentement exprès de ceux qu’on a soumis (…) et celui qui se l’était arrogée devenant prince cesse d’être tyran »

En partage, c’est-à-dire un bien commun, un patrimoine commun que je peux soumettre à ma volonté. En partage : c’est-à-dire que chaque membre de la Communauté à laquelle appartient l’objet en partage, peut en faire ce qu’il veut, pourvu que l’on œuvre ensemble et/ou séparément à la sauvegarde de ce qui est essentiel dans cet objet commun. Ainsi perçu, l’usage de cet objet peut se faire sans que l’on tienne compte que de la volonté d’un éventuel propriétaire à qui l’on rendrait compte.

 

I. La langue française une langue aux sources diversifiées

 

Dans le cas d’espèce, l’objet en partage est le français, la langue française à propos duquel Robert Chandenson dans son ouvrage : « Mondialisation : la langue française a t-elle encore un avenir ? » (Didier Erudition / Institut de la Francophonie – Paris, 2000) écrit en quatrième de couverture :

« On n’a d’yeux que pour l’Europe, mais c’est hors de l’espace européen et, en particulier en Afrique, le continent du Troisième Millénaire, que va se jouer, dans les décennies prochaines, l’avenir de la langue française, si l’on se décide à lui en donner un. »

Peu importe donc que les origines de la langue française ne soient pas africaines. Peu importe que les économies africaines soient chancelantes.

‘‘A l’origine, le Français n’était que le patois de l’Ile-de-France, car chaque région avait son patois ‘‘roman’’. Ceux du Nord, le Poitevin, le Normand, le Picard, le Franc-comtois etc… formaient la langue d’Oil signifiait : oui) ; ceux du Sud, de la Loire, le Gascon, l’Auvergnat, le Provençal… formaient la langue d’Oc (ici, oui se disait oc). Petit à petit, à mesure que s’accroissait le pouvoir des rois de France, le dialecte de l’Ile-de-France, le français, s’imposa dans tout le pays’’

Né de parlers divers et variés, le français se trouve aujourd’hui, en France au cœur de 75 langues parlées par des ressortissants français sur le territoire de la République française

  • la France métropolitaine
  • les départements d’Outre Mer (DOM)
  • les territoires d’Outre Mer (TOM)

L’on comprend donc que le rapport de Bernard Cerquiglini, Directeur de l’Institut National de la langue française (CNRS) produit en avril 1999 à la demande du Ministère français de l’Education Nationale, de la Recherche et de la Technologie insiste sur la nécessité de « promouvoir » les langues régionales ou minoritaires en tant qu’aspect menacé du patrimoine culturel européen » (P2)

Réaction fort juste et fort justement appréciée par l’Agence Intergouvernementale de la Francophonie qui, à travers études, recherches et séminaires œuvre de façon dynamique et continue à la promotion des langues nationales et du français et depuis peu à la promotion du français et des langues partenaires.

 

II. Francophonie et diversité linguistique en Côte d’Ivoire : de la problématique du français une langue d’Afrique ou une langue africaine à l’ère de la mondialisation

La Côte d’Ivoire a une superficie de 322 462 km 2, une population de 14 millions d’habitants repartie sur 16 régions avec une densité de 32, 3 habitants au km2. 50% de cette population sont animistes, 24% musulmans, 21% chrétiens et 3% autres. Quant à la Côte d’Ivoire linguistique, elle comprend quatre grands groupes les Mandé (mandé nord, mandé sud), les Krou (Krou), les Gur (Gur), les Kwa (les Akans et les lagunaires). A ses 60 ethnies s’ajoutent des dialectes qui sont des sous-groupes à l’intérieur desquels varient les accents alors même que les structures morphosyntaxiques, d’un groupe à l’autre, sont sensiblement pareilles. Il en va ainsi de la phrase « Je viens de Paris » qui se structure comme suit en langue nationale :

  • « M’bora Paris » (en Mandé) -----> je suis quitté Paris (ou à Paris)
  • « Paris Egboa » (en Krou --> bété) -----> je suis quitté Paris (ou à Paris)
  • « Min fri Paris » (en Gur --> koulango) -----> je suis quitté Paris (ou à Paris)
  • « Min fi Paris » (en Akan --> agni) -----> je suis quitté Paris (ou à Paris)
  • « Mètcho Paris » (en Agrumani --> akyé) -----> je suis quitté Paris (ou à Paris)

La conséquence logique de cette pratique linguistique est que la traduction littérale s’impose dans nombre de milieux comme une pratique correcte. La traduction littérale n’est donc que la transposition de la structure de base d’une langue 1 dans une langue 2, comme c’est le cas dans les écrits de Ahmadou Kourouma qui, dans Les Soleils des indépendances reproduit la structure du malinké en français :

« comme une nuée de sauterelles, les indépendances tombèrent sur l’Afrique à la suite des soleils politiques » (1)

ou encore

« Prier Allah nuit et jour, tuer des sacrifices de toutes sortes même un chat noir dans un puits (…) les deux plus viandés et gras morceaux des indépendances sont sûrement le secrétariat général et la direction d’une coopérative » (2)

ou encore

« Le conducteur mécontent a provoqué un accident mortel, Yacouba blessé, hospitalisé a été guéri par Allah parce qu’il courbait tous les jours ses cinq prières et égorgeait très souvent plein de sacrifices »(3)

ou encore

« Heureusement, Yacouba a senti. Il a décliné ses fonctions de grigriman fortiche contre les balles et a présenté sa fausse carte d’identité de citoyen de Côte d’Ivoire » (4)

ou enfin

« Et deux… Mon école n’est pas arrivée très loin ; j’ai coupé cours élémentaire deux ». (5)

 

Les expressions « les indépendances tombèrent sur l’Afrique », « tuer des sacrifices », « courber tous les jours ses cinq prières », « mon école n’est pas arrivée très loin », relèvent de la traduction littérale. Et quant au dernier exemple, Ahmadou Kourouma laisse échapper une autre caractéristique des langues nationales : l’absence des articles : « j’ai coupé cours élémentaire deux »

Faut-il au nom du ‘‘partage’’ fouler aux pieds les règles élémentaires de la norme linguistique de base plus par le fait de la facilité (traduction littérale) que par un effort savant de recherche ? De surcroît ce qui dans l’œuvre de Kourouma est présenté comme une variante de la pratique du français en Afrique faisant aussi de ce charabia un français d’Afrique est, même en Côte d’Ivoire (donc en Afrique), perçue comme une mauvaise pratique du français. Pourquoi le français des banlieues parisiennes, dans cette même logique, ne serait-il pas, aussi valorisé, en France que cette pratique locale, du français par des locuteurs moyens ? Faut-il se résoudre à admettre que le nègre ou comme l’écrit Kourouma « le nègre noir africain indigène » ne peut exceller que dans la pratique de la langue dite ‘‘nègre’’ parce que l’on est africain noir ?

« Et d’abord… et un … M’appelle Birahima. Suis p’tit nègre. Pas parce que suis black et gon ! Non ! Mais suis p’tit nègre parce que je parle mal le Français. C’é comme ça. Même si on est grand, même vieux, même arabe, chinois, blanc russe, même américain ; si on parle mal français, on dit on parle p’tit nègre, on est p’tit nègre quand même. Ça, c’est la loi du français de tous les jours qui veut ça. » (6)

Francophonie… oui ! Diversité culturelle, assurément mais non à une francophonie à plusieurs étapes au pied de laquelle ramperaient dans le sous-sol, des nègres ne pouvant pratiquer que le p’tit nègre. Et puisque le partage est au centre de patrimoine, que ne faut-il admettre qu’une chose est l’enjeu des parlers variés voire diversifiés et une autre, le nécessaire maintien d’une norme qui consacrerait la bonne pratique, celle-là qui s’enrichissant par le fait de l’Illustration de la banque (néologisme, particularismes avérés…), serait le socle du partage et l’outil de la ‘‘Défense…’’ commune. Sinon alors qu’adviendrait-il d’un patrimoine sans normes ni lois ? Ne faut-il donc pas croire que par le fait des prix à présent attribués à l’écrivain ivoirien une certaine France est en voie de cautionner l’idée d’une francophonie à deux vitesses ? L’idée hélas, admise par certains linguistes néocolonialistes selon laquelle il faut œuvrer à l’avènement et au maintien d’une autre Afrique, l’Afrique p’tit nègre incapable d’accéder au bon usage ? Le français est une langue vivante, cela est vrai. Cette langue vivante a besoin de s’enrichir, cette affirmation n’est pas moins vraie que la première ; mais il faut préserver la langue – patrimoine. Et celle-ci a ses règles. Pour ce faire :

« il faut distinguer le français ordinaire que l’on apprend à l’école, avec plus ou moins de bonheur, et le français de la rue que l’on n’apprend pas, qui vient tout seul, pousse sur les trottoirs, dans les cités, les cours d’école, sur les écrans de télévision et dans les casques de baladeurs et qui s’impose à nous »(7)

Et là où le bât blesse, c’est lorsque l’on œuvre à faire croire que le Beau réside essentiellement dans « ce qui vient tout seul », dans cette vague d’exotisme qu’est la traduction littérale ainsi que nous offre de le voir monsieur Ahmadou Kourouma, Prix Renaudot 2000 et Prix Goncourt des lycéens avec Allah n’est pas obligé.

 

(1) Ahmadou Kourouma : Les Soleils des indépendances, Ed. du Seuil
(2) Idem
(3) Idem : Allah n’est pas obligé, P.42
(4) Idem : Allah n’est pas obligé, P. 187
(5) Idem : Allah n’est pas obligé, P.233
(6) Ahmadou Kourouma : Allah n’est pas obligé, P.9
(7) Certa Pascale : Le français d’aujourd’hui, P.1


Bibliographie indicative

CHAUDENSON (Robert): Mondialisation: la langue française a-t-elle encore un avenir?, Paris, Institut de la Francophonie / Diffusion Didier Erudition, 2000, 238 pages

CERQUIGLINI (Bernard): Rapport sur les langues régionales en France, Paris, CNRS, 1999.

KOUROUMA (Ahmadou): - Les soleils des Indépendances, Paris, Editions du seuil,

- Allah n’est pas obligé, Paris, Editions du seuil, 2000, 233 pages

CERTA (Pascale): Le français d’aujourd’hui, une langue qui bouge, Paris, Editions Balland / Jacob-Duvernat, 2001, 126 pages.

 
 

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