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The AnthroGlobe Journal

An initiative to broaden international electronic communication in Anthropology

 

CONFERENCE
sur le thème:

Le développement culturel : jeux et enjeux pour la renaissance de l’Afrique par le théâtre, un instrument de paix au service des peuples.

© Urbain Amoa

Ecole Normale Supérieure- Abidjan

First Posted: 20 November 2005

La chose culturelle se définit difficilement en ceci qu’elle est à la fois visible et invisible. Visible, elle apparaît comme essentielle dans le riche patrimoine où vit l’espèce humaine. Invisible, elle est EN – SOI, c’est-à-dire en ses manifestations. Elle coule comme la sève, dans un tronc humain jusqu’à faire de l’Etre un Etre spécifique. Ainsi perçu, le culturel donne à l’individu une puissance intelligible. Dans cette mouvance, les us et coutumes, mais aussi l’environnement physique et métaphysique, forgent le caractère de l’Etre déjà en gestation. D’ où le postulat selon lequel JE NE SUIS QUE CE QUE MON ENVIRONNEMENT AURA FAIT DE MOI. Mais qu’est-ce donc l’environnement culturel si ce n’est un environnement pétri aussi de mythes, de récits, de contes, de légendes et de toute autre pratique propre à l’humain ? Façon d’être, façon de faire de génération en génération. Le jeu culturel, vecteur essentiel de l’action, porte en conséquence une charge capable d’agir sur l’Etre et sa façon d’être. Le jeu culturel devient un enjeu délicat dès lors qu’il se pose comme un facteur déterminant dans la gestion de la cité dont le support matériel visible est l’économique. Est établie ici la relation entre le politique et le culturel, et l’économique et le culturel. Se pose alors la question de l’influence de la puissance culturelle sur l’Etre de l’Etre et sur le devenir de l’Etre notamment en un monde où l’Etre de l’Etre NOIR aura été savamment nié et bafoué par le colonisateur ce ‘‘Vautour’’ et son complice cet autre Noir que David DIOP, dans Coups de pilon, nomme avec justesse « Renégat ».

Soyons plus clair pour tenter de répondre à la question suivante : que peut la culture face à des fonctionnaires et agents de bureau ‘‘coupé – cloué’’ qui refusent d’y comprendre quelque chose, face à des puissances financières soucieuses de projets porteurs de dividendes visibles et immédiates, face aux forces dominatrices soucieuses de devenir les maîtres du monde et face aux armes et aux larmes incandescentes ? Quel but doit-on et peut-on envisager d’atteindre par le jeu culturel dont les manifestations sont les paroles et les actes des anciens et des autorités coutumières, le silence des masques, les non-dits des poèmes et des chants des soirs de clair de lune, les rêveries des pièces de théâtre, les couleurs multiples des musiques et des danses, le langage des danses parlantes, les évasions des tableaux et le langage des vestiges du passé ? Autrement dit, que peut prétendre faire le culturel qui, pour narguer la cité, lui offre d’elle-même un visage revêtu de cagoules de grossièretés ? Quels enjeux culturels pour une Afrique qui, encore au seuil du XXIème siècle se plaît à se présenter – même face à d’autres malades de la planète – comme un enfant malade qu’il faut sans cesse assister ?

 

I/ Jeux, enjeux culturels et projet de re-affirmation de soi

Dans les années 1980, la Biennale artistique du Mali qui était devenue une institution culturelle de haut niveau avait épousé l’essentiel des valeurs et richesses du Koteba. La Biennale avait pour mission essentielle de jeter, à travers danses, chants, mises en scène théâtrales et expressions des marionnettes, un regard critique sur la société malienne de façon à permettre à toutes les couches sociales à travers théâtres, danses, ballets et marionnettes, de bien se mirer dans le dessein de se corriger.

Avec le Théâtre Forum au Burkina Faso, aller au spectacle a une double signification : ‘‘aller voir’’ et ‘‘voir et participer pour proposer’’. Le spectateur quitte progressivement son banc pour se retrouver sur scène et même oser ré-orienter le spectacle par le jeu de sa vision et ce, en fonction du message que lui offrent les tares de la Cité.

Et quant au Marché des Arts et du Spectacle Africain (MASA) dont l’organisation a coûté à la Côte d’Ivoire 354 millions en 1997 et 220 millions de francs cfa en 1999, il pose que la chose artistique est une science qui a ses règles, que ces règles concourent à la quête du Beau (esthétique), un Beau qui suggère un non-dit voulu ou non par le créateur. Ainsi, effectuer le parcours initiatique vers le FESPACO, la Biennale des arts et le MASA couve trois réalités : relaxation, auto-évaluation, instruction. Dès lors le jeu culturel n’est donc pas uniquement un jeu. Il est recherche (action de recherche) et célébration (célébration du Beau artistique).

Il en va ainsi des différents festivals et créations artistiques d’ici et d’ailleurs qui offrent en partant d’un ici connu, des pages de lecture du passé. Car comment peut-on être, sans être une projection de son passé sur soi ? Comment peut-on réellement être sans porter en soi les germes du passé de son peuple et de sa race ? Comment peut-on être en n’étant que les vestiges de son passé alors même que son présent aura été sinon enrichi, du moins falsifié par la culture des autres et plus particulièrement celle du colonisateur qui, en tout, chez le Nègre ne voyait qu’idolâtrie et fétiche. Nombreuses furent les confusions : le beau du masque était fétiche ainsi que l’était le savoir médical empirique ou non, du guérisseur local.

Face à ces métamorphoses et corruptions, il importe que le négro-africain perçoive en l’affirmation de soi non une action dirigée contre autrui mais contre soi-même donc, une action noble. Œuvrer à l’affirmation de soi devient, à l’instar de Kaydara de Hampaté Bâ , un parcours initiatique dans la défense et l’illustration de la théorie de Sankofa. Il paraîtrait, en certaines circonstances, illusoire de travailler à la restitution d’un passé que l’on n’aura certainement pas connu. Illusoire serait même l’idée qu’en étant comme ce que l’on fut, l’on puisse effectuer peut-être une marche solitaire. Dès lors l’affirmation de soi pourrait être compris comme étant ce qui, en le négro-africain peut, comme le sont aujourd’hui les parentés à plaisanterie, être une mine d’or. Que l’ayant perçu ainsi, récits, contes, tableaux et autres représentations artistiques en soient l’illustration et en assurent le prolongement dans le dessin de permettre à chacun d’effectuer en soi-même un parcours initiatique intime. L’affirmation de soi devient alors par ce fait, un jeu savant et élégant qui exige des animateurs culturels, créativité et recherche à moindre coût et là, le jeu en vaut la chandelle ? Car il s’agit, et l’on a dû le comprendre ainsi, d’une véritable révolution culturelle dans l’architecture matérielle et intellectuelle de nos communes, de nos écoles et de toutes nos institutions. Ainsi pourrait-on dire : « point de développement si les fils du terroir n’interrogent en chaque pratique ce qui en ce « mal » pourrait, pour reprendre le mot de Baudelaire, être une fleur pour la cité toute entière.

 

II / Jeux et enjeux culturels, une dynamique d’ assumation de soi

S’il est vrai que, ainsi que l’énonce Wolé Soyinka, le tigre ne proclame pas sa tigritude, peut-être est-ce venue l’heure d’assumer ce que l’on est, en le proclamant de par le monde à travers toutes les formes d’expression culturelle et ce, non plus de façon folklorique. C’est-à-dire, hélas ! banale ! Puisse alors chaque professionnel de l’Action culturelle être un chercheur avec des équipes de chercheurs, un promoteur de spectacles et un animateur, c’est-à-dire ce spécialiste à l’intérieur de qui jaillit une flamme intérieure et qui par sa flamme donne vie et âme aux artistes, ceux là en qui bouillonne un génie, sans forcément se substituer à l’artiste s’il n’en a pas l’âme, encore qu’en chaque être bourgeonne toujours une dose d’articité

Assumation de soi : il est tout de même difficile de comprendre dans le cas des conflits en Afrique, que l’Africain ne puisse comprendre que s’assumer, c’est par exemple, lorsque l’on n’a pu prévenir un conflit, l’on puisse avoir recours à des pratiques endogènes de résolution de conflits . Difficile aussi, est-il de comprendre et d’admettre que ces valeurs ne se puissent, dans nos écoles, enseigner tout simplement parce que, quoique apparemment indépendant, aucun Etat africain n’a encore pu – hormis des décisions quelquefois uniquement superficielles – décoloniser par la chose culturelle, son système éducatif. D’où l’interrogation : quelle école pour une Afrique culturelle autonome et responsable ?Bon sang de bonsoir, comme l’écrit James Baldwin, qui donc sait mieux que nous-même ce que peut apporter une Université culturellement marquée, à notre libération, décentralisée à notre économie ? Qui, mieux que nous, peut comprendre que nous pouvons, par exemple, par le théâtre soigner tous ces cœurs qui saignent et panser ces plaies béantes de nos méchancetés ? Mais qui donc osera, durablement, libérer nos créations en acceptant de se soumettre aux exigences de ces créations, elles- mêmes libres, parce que ne dépendant que rarement de nous ?

Et maintenant constatons avant de postuler. Le choix politique de la Côte d’Ivoire a accordé la primauté du développement au paraître par un jeu inélégant de comparaison : « nous sommes premier en … » : une seule année de guerre aura suffi pour comprendre que tout, sinon au moins 50 % des acquis de Bouaké, quarante ans après l’indépendance, sont à reconstituer. Priorité fut également accordée à la facilité et parfois, hélas à l’insu de ses géniteurs, dont le politique; aujourd’hui,  la leçon a été si bien assimilée qu’elle se récite au pluriel à tous les niveaux de notre administration. Laxisme : tel fut le comportement se résumant en ceci : « ça ne fait rien oh ! » ou encore « ça va aller ! » ou « on est ensemble ». Conclusion : généralisation d’un manque de rigueur dans nombre de nos comportements . Triste est le constat : le choix politique originel de la Côte d’Ivoire aura été partiellement un échec et seul le culturel peut voler au secours du politique et confirmer les acquis économiques. Et pour cause : à quoi sert le développement s’il n’est bâti sur un socle culturel et spirituel dicté par les civilisations et l’histoire des peuples ?

Et maintenant, postulons !

Quand je joue, je joue . Une Lapalissade ? Peut-être pas parce que quand je joue, je ne joue pas toujours. Ainsi le sport n’est pas forcément un acte gratuit, un acte banal de détente et de libération de soi. Le sport est une pratique scientifique qui a, entre autres fonctions, une fonction thérapeutique. Je ne fais donc pas que jouer quand je joue : je joue pour …Peut-être est-ce le lieu d’indiquer que quand je joue je dois jouer ; c’est-à-dire me libérer et me détendre sans rien attendre en retour. La pièce de théâtre ne reste alors qu’un jeu ainsi que le jeu des alliances inter ethniques ou les parentés à plaisanterie devenant plus tard simple plaisanterie mais originellement porteuses de charges et de velléités de conflits à désamorcer dans le dessein d’en prévenir d’autres.

Postulons encore !Or donc quand je joue, je ne joue pas, tant l’enjeu est de taille. Ainsi, bien au-delà de la pièce de théâtre, même comique, donc porteuse de rires, il est un message. Ainsi, bien au-delà des parentés à plaisanterie, il est un avertissement, une prescription , un comportement à observer tant dans la prévention que dans la résolution des conflits moult fois entretenus par les pays dits développés pour stopper l’évolution des terres d’espoir que sont encore les terres d’Afrique . Et c’est le lieu ici de conclure que l’Afrique ne peut se développer que par elle- même et ce, en prenant appui sur ses Livres de sagesse que sont les tambours- parleurs par exemple et sur les codes de conduite sociale que sont les parentés à plaisanterie et les alliances inter- ethniques et sur ses modes de gouvernance et ses sciences médicales et spirituelles que le théâtre peut faire revivre et conserver pour les générations montantes et futures.

 

III/ Regard de François Joseph AMON d’ABY sur l’histoire du Théâtre en Côte d’Ivoire

 

Ecrire l’histoire du théâtre en Côte d’Ivoire sans interroger AMON d’ABY ni Bernard DADIE, c’est tronquer cette histoire. Aussi avons-nous choisi cette grande occasion que nous offre le Festival… pour livrer au grand public les confidences inédites que nous a faites F.J. AMON d’ABY le 06 décembre 2000 de 16 heures à 18 heures à son domicile.

«  Nous avons, nous enseigne F.J. AMON d’ABY, commencé à faire du théâtre en 1931- 32. Gadeau nous y a rejoints en 1938. J’entrais à l’EPS de Bingerville. Dadié y était déjà : il était en deuxième année. En 1932, tous les jeudis, c’était « quartier libre ». Ainsi, un jeudi, Animan Amouhin (Robert Animan) et Edouard Aka Bilé se mirent à s’amuser : l’un portait une couverture et l’autre avait sur la tête un(e) chéchia. L’un des deux jouait le rôle de quelqu’un qui, n’ayant pu payer ses impôts, était en train d’être conduit en prison à coups de bastonnades. Vacarmes et tohu-bohu ! Tous les élèves présents voulaient voir et comprendre ce qui se passait. Tout le monde criait. Le directeur, monsieur Charles Béart eut peur. Peut-être pensait- il à une révolte. Il descendit en toute hâte les marches de l’escalier de sa résidence pour se rendre compte qu’il ne s’agissait que d’un jeu. Remis de ses émotions, il autorisa que ce type de distraction fût inscrit au programme de l’EPS. Ainsi tous les samedis, dans la soirée, les élèves étaient- ils invités à improviser une scène devant un public d’européens. Aka Bilé ( mort en 1933), était l’acteur principal de ces sketches. Il était passé maître dans l’art de l’improvisation.

Satisfait des prestations de ses élèves, C. Béart fit mettre en place un théâtre de verdure. En 1933, Dadié était parti pour le Sénégal (William Ponty). J’étais à Bingerville en 2 ème année. C’est à cette époque que débuta l’organisation des fêtes de l’enfance : chaque école était invitée à présenter ce qu’elle savait faire. L’EPS de Bingerville y représenta Les villes, la toute première pièce écrite par Bernard B. Dadié. Ainsi naquit l’histoire du théâtre ivoirien d’expression française.

Mais avant cette importante étape, se jouaient des pièces en langue appolonienne, et c’étaient des élèves qui venaient de Gold Coast pour jouer à Bassam. Une chose tout de même importante à signaler : puisque à Bingerville toutes les ethnies étaient représentées, nous avions commencé à communiquer dans un parler servant de trait d’union : c’était donc la naissance du français dit petit nègre en Côte d’Ivoire. Robert Grillon, remplaçant de C.Béart, ne voulant faire face aux problèmes de costume ainsi que nous le vécûmes lors de la représentation de Le bourgeois gentilhomme, nous invita à créer un théâtre, véritable expression de nos réalités socioculturelles quoique fussent appréciés les talents des comédiens comme Aka Bilé, Diplo Ignace et Oka Niangoin dans l’interprétation des pièces classiques européennes. C’est donc avec Robert Grillon que fut privilégié le texte écrit. Les prétendants rivaux, pièce à succès de cette époque était une œuvre collective écrite par Allo Jérôme, Allangba Kouamé, Alexandre Vilasco et moi.

Puis nous voici à Gorée. Depuis longtemps, l’on faisait du théâtre à Gorée mais les ivoiriens n’y participaient pas. Ceux qui excellaient, c’étaient les dahoméens : ils avaient de belles pièces et de bons comédiens. Quand nous arrivions à Gorée, Gadeau était déjà parti. Dadié venait d’écrire sa deuxième pièce de théâtre : Assémian Déhylè. Mon rôle ? Celui du Roi et celui de Diplo Ignace, le diseur. Monsieur Béart venait d’être muté à Gorée. Nous y arrivâmes, nous nous entraînâmes et nous (ivoiriens) fûmes invités, avec les dahoméens, à jouer à la Chambre de Commerce de Dakar en présence du Gouverneur général et de l’Inspecteur Général de l’A.O.F. Deux pièces de théâtre furent retenues : Les prétendants rivaux (Côte d’Ivoire) et Sokame (Dahomey).C’était en 1937. A l’issue de ce spectacle, 30 comédiens furent retenus pour aller jouer au Théâtre des Champs Elysées mais la règle voulait qu’il fût (par les uns et les autres), pris en compte la culture des uns et des autres. Tous ceux qui étaient sélectionnés, devaient nécessairement apprendre les pièces de théâtre, les chants et les ballets des autres. Par la suite, je me mis, moi-même, à écrire… ».

Que peut donc le théâtre en Côte d’Ivoire ? Cette question évoque plusieurs souvenirs : le souvenir des grands débats d’une époque sur le théâtre dit populaire et le théâtre dit de recherche. Sur la question le débat est clos, qui aura permis à tous les spécialistes des planches de comprendre que toute œuvre et toute production théâtrale est d’abord et avant tout, une activité de recherche et qu’à ce, niveau, aucun complexe ne saurait être établi. Le souvenir aussi de l’idée que les spécialistes des planches étant des frappeurs de tam-tam, ils ne doivent mériter aucune attention spéciale d’un gouvernement d’une époque où, là où les discours politiciens deviennent redondants le silence d’un spectacle peut agir sur l’inconscient des peuples. Que là où des cœurs meurtris ont été brisés et lessivés à coups de sang, le jeu théâtral peut avoir une fonction thérapeutique et qu’enfin là où les rires ont hermétiquement fermé leurs portes, l’acte théâtral peut ces portes éternellement ouvrir ou ponctuellement fermer. Que là où, même le théâtre peut aider à dire, à tout dire et à bien dire de façon élégante (élégance langagière). Et puisque le théâtre est une école au service de l’Ecole, que ne devons-nous, nous croyons en cet art dont nous vivons ou pouvons en vivre, créer des Festivals dont un Festival de théâtre scolaire et universitaire pour aider notre pays à exorciser la cité et prévenir les conflits par un jeu théâtral pluriel et à large diffusion. Ainsi, en attendre que les peuples modernisés signent de nouvelles alliances, le théâtre devenu une réalité soutenue et entretenue par les communes et les conseils généraux pour aider l’esprit des citoyens et détendre les peuples, pourrait pérenniser les alliances inter-ethniques et les parentés à plaisanterie sans perdre de vue ni la nécessaire prise en compte de la théâtralité du texte (écrit ou oral) et la poétique théâtrale des arts de la scène en général.

 
 

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